Quand la pauvreté conduit à la richesse  (1ère partie)  Collectif © Association Euphoria, 06.2007


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Les conditions de vie ne cessent de se dégrader dans les pays industrialisés, du moins pour une partie croissante de la population : les personnes âgées, malades ou en difficulté personnelle ou sociale deviennent, année après année, toujours plus seules et démunies, matériellement parlant.

Les prestations sociales graduellement réduites, il devient de plus en plus difficile de subvenir à ses besoins. Un emploi mal rémunéré ou le manque de travail, les difficultés personnelles et familiales, l'endettement, la maladie, contribuent à cette péjoration, comme un boulet à l'âme transformant chaque jour en bagne et conduisant au bord du gouffre.

Selon les statistiques 2006 de la Confédération, 237’000 personnes ont touché des prestations sociales en 2005, soit 8 % de plus qu’en 2004, parmi lesquelles 233’000 enfants et adolescents vivant dans des familles de working poor. De même, une enquête récente de la RSR montre à quel point les fins de mois sont difficiles pour la classe moyenne aux revenus inférieurs à 80’000 francs par an, sans aide de l’assistance : factures courantes, impôts et primes d’assurances s’accumulent tandis que les privations deviennent le lot quotidien. Ainsi, 19 % des personnes interrogées affirment ne pas boucler leur comptabilité mensuelle, et 49 % disent ne pas pouvoir épargner.

Durcissement de l’assurance chômage et suppression des emplois temporaires pour chômeurs en fin de droit ; diminution des prestations de l’assistance sociale avec suppression des subsides ; gel de l’assurance vieillesse ; diminution des prestations cantonales aux personnes âgées, et probable suppression des prestations municipales ; durcissement de l’assurance invalidité avec, ici aussi, diminution et suppression de certaines prestations…

D’un autre côté : augmentation des loyers, des impôts, de l’alimentation, des transports publics, de la Poste, des télécommunications et… des primes d’assurances maladie, ces dernières éliminant de surcroît régulièrement différents soins et médicaments de l’assurance de base.

Dans le même temps, sont annoncés des bénéfices records : l’économie ne s’est jamais aussi bien portée depuis dix ans. Certaines banques et entreprises ont désormais les moyens d’investir dans le football, les avions solaires ou les bateaux de course tandis que la proposition d’imposer les dividendes des actionnaires à titre de solidarité pour aider l’assurance invalidité à redresser ses comptes sera probablement rejetée.

Mais qu’en est-il des personnes n’ayant pas de quoi manger en fin de mois, ne pouvant jamais s’offrir de sorties, de week-ends ou de loisirs, ni même partir en vacances ? Qu’en est-il des familles que l’assistance publique ne peut aider parce que leurs revenus dépassent d’un franc le barème ?

Le désarroi, la colère se font sentir, amplifiés par la souffrance personnelle et la douleur intérieure, par les frustrations, les humiliations et les blessures affectives, conséquences inévitables de la précarité. Le manque, se manifestant d’abord sur le plan matériel, révèle alors brusquement un manque plus grave et plus sournois : le rejet, l’isolement, la destruction des relations sociales et des rapports humains, le sentiment d’échec, la culpabilité, la honte, l’indignité, la perte de la confiance et de l’estime : la mort intérieure.

Le rejet par autrui conduit tôt ou tard au rejet de soi-même par soi-même, à l’autodestruction passive, par négation : souffrir à ce point est intolérable ; si je n’existais plus, je ne souffrirais plus.

Ce n’est qu’une question de temps : le processus se renforce au fil des insuccès, traumas se surajoutant et finissant par saper les bases de la personnalité, par la détruire dès que le doute s’insinue en traumatisme. « J’ai » raté devient « je suis » raté : je me suis raté moi, j’ai échoué dans la compétition vers la réussite permanente.

Le sentiment de défaite, personnelle, individuelle et sociale, est d’autant plus cuisant qu’il s’agit moins de l’échec du « faire » que l’échec de l’ « être ». La reconnaissance sociale passant par la valorisation de l’action accentue encore la confusion, lorsque l’identité sociale et professionnelle sont confondues. Ainsi, le manque de ressources matérielles est finalement considéré comme une faillite sur le plan de l’action, elle-même révélant une faillite sur le plan de l’être.

La précarité est si souvent synonyme de solitude et de souffrance intérieure. Après le sentiment de honte, de culpabilité lié à l’échec, un second sentiment surgit, intensifié par l’insatisfaction vis-à-vis de structures sociales et d’institutions inadéquates ou trop rigides, inaptes à l’adaptation et à la (re)connaissance individuelle : le sentiment d’injustice. Des efforts ont été consentis par la « victime », efforts parfois si énormes qu’ils conduisent presque toujours à son épuisement. Comme égarée, perdant ses repères, celle-ci se retrouve vidée, aspirée par le néant. Impuissante et désorientée, elle ne sait plus, ne peut plus. Son élan est perdu. Dépassée, elle panique puis s’effondre.

Pourtant, lors de cette descente aux enfers, s’ouvrent des portes, surgissent des ressources insoupçonnées, car intérieures. Lorsque la personne effondrée réalise ne plus pouvoir espérer quoi que ce soit de l’organisation sociale, du groupe qui la rejette, elle ne peut que se tourner vers elle-même.

La peur, l’angoisse (du regard social) et la solitude, l’échec et la colère, la souffrance et l’injustice sont des réalités qui l’aveuglent sur sa vérité ; elle en veut au monde entier, parfois même à un dieu (à la vie). Errant entre le vide et la perte de sens, elle se retrouve seule… avec elle, devant elle ; ainsi, finalement, elle s’en veut également et, autoaccusatrice, se retourne contre elle-même.

De cette confrontation à sa vérité intérieure peut désormais émerger la libération. Car, en elle, quelque chose de très profond refuse l’identité de victime qu’elle s’attribue : toute sa douleur vient du refus de l’échec total, de l’impossibilité vitale de la négation absolue. Elle sait confusément n’avoir pas tout tenté, n’avoir pas dit son dernier mot. Il lui reste un souffle de vie, un espoir aussi ténu soit-il… Aura-t-elle seulement la force d’admettre s’être trompée, la force d’accepter sa situation afin d’y remédier, d’y travailler elle-même plutôt que d’attendre une aide extérieure ne venant ou ne convenant pas ?

En vouloir aux autres est une réaction normale lorsque l’on se trouve surpris et dépassé. Une fois la surprise passée, il est possible de se reprendre : puisque les autres ne font pas ce qui convient, essayons de ne pas commettre la même erreur, tentons d’agir en étant juste.

En vouloir aux autres, et à soi-même, n’apporte rien. Si notre vie est souffrance, et que la cause de cette souffrance peut être attribuée à autrui, nous devenons responsables de l’alimenter, de la nourrir en la ressassant. Désirant qu’autrui ne nous fasse plus souffrir, la première loi sera donc d’appliquer cette exigence à soi. Que les autres m’aient fait du mal, soit. Cela suffit, je ne veux pas continuer à m’en infliger également. Comment puis-je, dès lors, prendre mieux soin de moi qu’eux-mêmes ne l’ont fait ?

La deuxième loi est d’accepter sa situation. Ce que l’on refuse ou que l’on nie ne peut être changé. Accepter consiste simplement à admettre ce qui est : seul ce qui est vraiment peut être changé si nécessaire.

Si la peur, la solitude, l’échec, la colère, la souffrance, la douleur existent, et qu’il faut s’y attaquer afin de les supprimer et de les dépasser, il est nécessaire d’ouvrir les yeux sur la vérité : ces choses sont là, et je n’en veux plus.

Accepter sa situation, c’est s’accepter soi-même, y compris à travers ses éventuelles erreurs, lesquelles nous enrichissent, nous enseignent, nous grandissent, nous construisent et nous permettront d’aider ceux qui nous entourent. Aussi, doit-on commencer par se remettre en question plutôt que de vouloir changer le monde : chacun de nous change sans cesse, et nous sommes le monde…

Vouloir prendre soin de soin, renoncer à la souffrance, et parvenir à accepter la situation présente afin d’y remédier, est le premier pas. L’étape suivante est de dépasser, de sublimer ses propres blessures pour s’ouvrir à nouveau à autrui. Cela n’est possible que grâce à l’humilité, acquise à travers l’acceptation de ce qui est, acceptation du changement exigé par la vie : de l’adaptation, mais aussi à travers l’exclusion de la souffrance même, qui n’est autre que le refus de ce qui est.

S’ouvrir à autrui, c’est dépasser la solitude : personne ne nous a rejeté sinon nous-même ; ce sont la peur et la souffrance qui nous isolent. S’éloigner de qui nous a causé des peines est également normal, mais l’état d’isolement suite aux blessures est un symptôme de déséquilibre. L’équilibre revient à travers le lien, le contact, l’échange ; l’on reçoit à nouveau, puis le temps vient où l’on peut donner à son tour.

Le lien, le contact et l’échange, possibles une fois l’acceptation acquise, conduisent à l’apaisement. Peu à peu, la peur s’en va. Parler à l’autre, parler de soi, c’est se parler à soi ; parler de sa souffrance, c’est la poser devant soi comme quelque chose que l’on maîtrise enfin, sur quoi l’on peut agir, mouvement vers la guérison.

Plus important encore : parler de soi, c’est se redonner vie, existence, consistance. Reconstruire son histoire et son identité permet de se (re)découvrir. Et, parfois sans même que l’on s’en rende compte, qualités et ressources réapparaissent, désormais curieusement si évidentes.

La quatrième loi est, dès lors, de faire la paix avec soi-même, d’oser recommencer à s’aimer : à s’aider. Aimer, c’est aider : aider à vivre, à être. S’aimer, s’aider est si souvent négligé.

Souvent, l’on croit que la main tendue, la personne présente, ont changé notre vie : c’est inexact. Rien ne se serait passé si l’on avait tout refusé, que l’on soit resté dans la haine (qui est de l’amour déçu), dans la rancœur ; rien ne se serait passé si l’on n’avait pas osé se regarder en face pour parler de soi-même. Chacun de nous fait donc tout le travail.

La confiance en la vie n’est rien d’autre, en somme, que la confiance en soi. L’autre n’apporte rien : nous lui apportons qui et ce que nous sommes, et en prenons conscience ainsi. Nous (re)construire devient donc plus facile si un autre est là, même lorsqu’il s’agit du bourreau. La prise de conscience de soi-même se fait par rapport à l’autre, dans le rapport à l’autre : négativement — (auto)destruction, donc (auto)négation ; mais positivement aussi — construction.

Comme l’acceptation dissipe le refus, la colère, la tristesse, la révolte ; comme l’ouverture à l’autre, le lien et le partage dissipent la peur, la solitude ; de même, la (re)découverte de soi, l’entraide — l’aide que l’on s’accorde par l’entremise d’une présence — dissipe la culpabilité et la panique, la paralysie devant la vie. L’élan revient, de même que le désir, l’envie, le plaisir et, plus tard, la joie, la paix intérieure, l’harmonie.

Peut-on atteindre la paix intérieure, l’harmonie, accablé par les besoins matériels, lorsque les besoins les plus fondamentaux de la vie ne sont pas satisfaits ? Non. Vouloir, comme certains, une libération des conditions matérielles de l’existence est une aberration.

En revanche, accepter le fait que, suite à l’aveuglement induit par l’échec, l’on ne mobilise plus toutes nos propres ressources disponibles pour s’en sortir, quitte à faire table rase et à changer radicalement de vie, est un premier pas. Se respecter soi-même assez pour vouloir se battre encore, s’aimer encore assez pour ne plus se laisser faire, est un second pas.

La libération viendra de l’acceptation de ses propres erreurs et du désir de les corriger. L’harmonie et la paix intérieure ne dépendent que de la capacité à ne plus s’aveugler vaniteusement soi-même en jouant le rôle de victime.

Tous les moyens, toutes les solutions existent, pour autant que l’on soit assez humble pour changer de point de vue sur soi-même, sur le monde et la vie, pour réviser ses prétentions et ses exigences, pour recevoir l’aide qu’autrui souhaite nous apporter : assez humble pour vouloir se faire du bien.

La paix intérieure n’est, elle, rien d’autre que l’accord avec soi-même. Si ce résultat est atteint, une fois la culpabilité disparue, la colère et la violence (ou l’accusation) disparaissent également, ainsi que la souffrance et la douleur, l’aveuglement et la paralysie vitale (ou la victimisation). L’existence peut alors être reconstruite sur des bases nouvelles et des valeurs authentiques dont quelques unes seulement sont évoquées ici : la confiance, le partage, l’amour.

Plus tard, lorsque le changement de conscience aura abouti à la compréhension des maladresses humaines, lorsque la personne aura réalisé ses authentiques ressources et sa propre valeur, le pardon sera possible. Se pardonner est aussi libérateur qu’économique : cela dispense même de pardonner à tout et à tous ; en fait, c’est la même chose, réalisée d’une autre manière.

Finalement, se manifeste ainsi la véritable richesse humaine, richesse intérieure qui autorise l’ouverture aux autres, au monde, à la vie : l’humanité, fruit des expériences vécues, lesquelles modifient et améliorent les conditions d’existence des êtres en éliminant graduellement les erreurs, l’injustice et la souffrance.

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