Esclavage moderne pour la production de soja


Cet article, publié dans le journal Le Courrier, n° 180, des samedi 19, dimanche 20 et lundi 21 août 2006, est repris ici avec l'aimable autorisation de la rédaction, que nous remercions.

Il est ici question du servage de milliers de Boliviens prisonniers du travail forcé pour la production de soja.

Source : Journal Le Courrier, n° 180, 19.08.2006, www.lecourrier.ch.

Servage - Des milliers de Boliviens restent prisonniers du travail forcé

Article signé Benito Perez

Reportage réalisé lors d'un voyage de presse organisé par la Croix-Rouge suisse.

Eldorado du soja, moteur de la croissance nationale, les provinces de l'est de la Bolivie regorgent également de laissés-pour-compte. Des inégalités qui s'appuient sur une forte concentration foncière et la toute-puissance des latifundistes. Au point qu'en ce début de XXIe siècle, des milliers de familles paysannes boliviennes vivent et travaillent encore dans des conditions similaires aux serfs du Moyen-Âge européen.

Guaranis, paysans et captifs de père en fils

Dans l'est de la Bolivie, 3'000 familles indigènes vivent sur des haciendas privées dans des conditions proches du servage. Des « communautés captives » emblématiques du gigantesque problème de la terre dont a hérité Evo Morales.

Une trentaine de cahutes émergent de la forêt. De bois et de paille, entre rivière et collines, Itakuatia a des airs de paradis originel. Pourtant, dans ce petit bout de Chaco [1], à cinq heures de Jeep de Camiri, la capitale pétrolière, Guaranis et latifundiste [2] jouent et rejouent un drame ancestral. Comme des dizaines d'autres communautés indigènes de l'est bolivien, les habitants d'Itakuatia vivent sur les terres d'une hacienda. Spoliés de leur territoire, endettés de père en fils auprès de leur « karay » (seigneur), harcelés par ses sbires, oubliés des autorités, les villageois n'ont d'autre choix que de vendre à vil prix leur force de travail. « On dit que nous sommes une 'communauté captive'… je n'aime pas ça. Mais c'est quand même un peu ça, non ? »

Cornelio Jarillo ignore à quand remonte le funeste huit clos. « Mon père comme mon grand-père s'occupaient du bétail du karay, se souvient Don Cornelio. Jamais ils n'ont reçu un peso, jamais ils ne se sont plaints malgré les coups et les offenses. Ils avaient trop peur qu'on les jette dehors ! »

Du soja partout

Payés en nature, facilement grugés, les villageois sont tenus par leurs prétendues dettes. « Chaque année, à Carnaval, le patron de l'hacienda fait les comptes. Comme par hasard, ses paysans n'ont jamais assez travaillé pour rembourses la nourriture qui leur a été fournie », explique Vicki Miller. La coopérante de la Croix-Rouge suisse (CRS), qui soutient plusieurs communautés captives du Chaco, fait part de cas de ventes d'enfants à d'autres haciendas ou de fugitifs pourchassés dans tout le département.

Paradoxalement, la crainte de devoir abandonner leur terre natale est encore plus forte que l'envie de fuir. Jadis paradis des colons, le Département de Santa Cruz ne répertorie plus guère de terres inoccupées. Cinquante ans d'une « réforme agraire » dévoyée ont offert sur un plateau l'immense orient bolivien à une poignée de potentats locaux. Près de 80 % de la surface distribuée l'a été à des exploitants possédant plus de 2'000 hectares. Aujourd'hui, ces latifundistes touchent le gros lot avec le boom du soja — 80 % de la surface agricole cruzeña — alors que les deux tiers des ruraux vivent sous le seuil de pauvreté.

« Les réunions m'ont réveillé »

À Itakuatia, les Chávez (!) préfèrent consacrer leur 20'000 hectares à une autre juteuse agro-industrie : la cacahuète. Magnanime, la famille en a quand même confié quelques centaines à ses manants. De préférence, un lopin à défricher, qui leur sera repris quelques années plus tard.

Margarita vient de l'expérimenter à ses dépens. Sans cesser d'écosser des pois, de sa voix monocorde, elle raconte son malheur d'avoir perdu, coup sur coup, son mari et son précieux bout de terre. « J'ai quand même semé sur une partie de mon chaco, mais la récolte ne me suffira pas », soupire la jeune veuve, entourée d'une myriade de bambins curieux. Sans le soutien de proches ayant migré vers la ville, elle aurait suivi leurs pas et cherché fortune à Camiri.

Don Cornelio, lui, ne quittera jamais Itakuatia. « Où irais-je ? » interroge-t-il, en se tournant vers les collines avoisinantes. Mburuvicha (chef) du village depuis une dizaine d'années, il ne travaillera plus non plus pour son ancien patron. « Il a essayé de brûler ma maison parce que nous avions refusé qu'il détruise notre école », témoigne Cornelio Jarillo. C'était il y a à peine deux ans.

Des histoires comme celle-là, tout le village en bruisse. « Un jour, la femme du patron est venue me frapper chez moi : elle disait que je ne l'avais pas saluée », raconte Celso Mendieta. Mais, au dire du jeune maître d'école, la raison est toute autre : « Grâce à mes études, j'ai voyagé en peu, et je sais à quoi ressemble un titre de propriété. Un jour, j'ai demandé au patron de me montrer le sien… Je ne l'ai pas encore vu ! » sourit Celso Mendieta.

Une insolence nouvelle sur une terre de peine et de labeur. Cornelio Jarillo fixe le tournant à la fondation, il y a huit ans, d'une section locale de l'Assemblée du peuple guarani (APG). Jusqu'alors isolées, une vingtaine de communautés situées en amont du río Parapetí se sont fédérées en « Capitania », faisant renaître la tradition guarani. Don Cornelio insiste : « Les réunions nous ont réveillés. Maintenant, nous connaissons nos droits et nous voulons récupérer notre terre. »

Le peur enracinée

Sous le regard acquiesçant de son épouse, le mburuvicha d'Itakuatia parle sans crainte. Ils savent pourtant que le karay viendra bientôt enquêter sur les motifs de la visite. Nous le croisons — le regard noir — dès notre départ pour Guaraca, la communauté voisine de quelques kilomètres.

Ici, malgré l'annonce de notre arrivée, aucun des chefs du village n'est au rendez-vous. Du bout des lèvres, Ricardo [prénom fictif] accepte de nous recevoir chez lui et nous invite à partager la chicha, la bière de maïs. Le village est en fête, c'est la San Pedro. Personne n'est allé travailler pour Don Mario, leur propriétaire, grand producteur de maïs et de cacahuètes. Un dur. Un jour, il a fait abattre toutes les bêtes d'une famille guarani récalcitrante. Tous ont quitté Guaraca, nous glisse Ricardo.

En contrebas du village, des enfants lancent des pétards, et s'enfuient en se moquant de leurs titubants aînés. La chicha coule à flots, mais elle ne délie pas les langues. Ricardo se ferme à son tour. Nous quittons le village avant de lui attirer des ennuis.

Dans son siège tout neuf — aménagé à Camiri grâce à l'appui d'amis genevois de Vicki Miller —, le chef de la Capitania ne cache pas ces difficultés. « Notre organisation est encore très fragile. La peur demeure ancrée. Dans certaines communautés, les menaces des propriétaires nous obligent à nous cacher pour tenir les réunions », admet Marcelino Robles.

Système en crise

Pour les Guaranis du Alto Parapetí, pourtant, comme pour l'ensemble des 3'000 familles captives recensées, la vie n'est plus tout à fait la même. Sous la pression des mouvements indigènes et d'ONG, médias et gouvernement ont fini par admettre, début 2005, la survivance du travail forcé. Une effervescence peu goûtée par les patrons, et aggravée, cette année, par l'arrivée d'Evo Morales à la présidence du pays.

« Le système est entré en crise », confirme Vicki Miller. Pour la coopérante, les karays jouent profil bas, craignant que l'État ne vienne étudier de trop près leurs douteux titres de propriété. « Les mauvais traitements sont de plus en plus rares », souligne le « grand capitaine » Marcelino Robles, lui-même chassé naguère de son village.

Mais les latifundistes savent également qu'il leur sera difficile d'être rentables sans leurs travailleurs corvéables à merci. Du coup, certains essaient de vendre, d'autres « de se débarrasser de leur communauté pour qu'elle ne réclame pas ses terres », s'inquiète Mme Miller.

Revoir la propriété foncière

Un danger, semble-t-il, compris par le gouvernement qui entend s'opposer à toute transaction foncière dans la zone. Un paquet de projets de loi déposé en juillet par Evo Morales prévoit aussi de relancer la révision cadastrale et de distribuer les terres usurpées aux communautés paysannes.

Patients, les Guaranis savent qu' « on ne change pas un pays en six mois », selon Marcelino Robles. À Itakuatia, on préfère insister sur un progrès encore inespéré il y a peu : une journée de travail chez le karay est maintenant rétribuée. Dix bolivianos (1 franc 50) pour dix heures de labeur. Une révolution.

[1] Le Chaco ou Gran Chaco est une région partagée entre le Paraguay, le Brésil, l'Argentine et la Bolivie. Elle se caractérise par sa couverture forestière, ses températures élevées et sa sécheresse.

[2] Grand propriétaire terrien.

Benito Perez © Le Courrier

Lire la suite

 

Dans le monde…

Évologie  >  Les hommes et le monde  >  Dans le monde : esclavage moderne

Texte reproduit
avec l'accord du journal


www.lecourrier.ch