Les dix crises humanitaires oubliées en 2006 (première partie)

Médecins Sans Frontières publie, chaque année, la liste des dix crises humanitaires les plus négligées par les médias.
La neuvième liste, publiée le 9 janvier 2007 pour l'année 2006, évoque la dévastation provoquée dans la population civile par les guerres et la violence qui en résulte en République centrafricaine (RCA), en Tchétchénie, au Sri Lanka, en République démocratique du Congo (RDC) et en Somalie. Il est également question des tragédies résultant de la situation en Colombie, à Haïti et en Inde Centrale. Enfin, MSF rappelle le lourd bilan humanitaire causé par la tuberculose, gagnant du terrain dans les pays en voie de développement, et la malnutrition contre laquelle les stratégies efficaces ne sont toujours pas mises en œuvre.
Source : Médecins Sans Frontières, www.msf.ch.
Fuir la violence en République centrafricaine
La population civile de la République centrafricaine (RCA) a été de nouveau la victime de terribles violences en 2006, le dernier coup d’une série d’attaques et de rébellions qui n’ont cessé d’infester le pays depuis son indépendance de la France en 1960. Une fois de plus, le sort des 3,6 millions d’individus peuplant ce pays pauvre est passé largement inaperçu. Depuis novembre 2005, les troupes gouvernementales et les divers groupes rebelles sont en guerre dans le nord-ouest du pays. Les civils, suspectés d’appuyer un côté ou l'autre, sont visés ou pris au cœur des fusillades. De nombreux villages, le long des routes, ont été attaqués, pillés ou incendiés. Environ 100 000 civils ont dû fuir leurs foyers; dont certains vers le pays voisin, le Tchad — où Médecins Sans Frontières (MSF) fournit de l'aide — tandis que d'autres ont cherché refuge dans les forêts centrafricaines, exposés aux rigueurs du climat et à l’absence d’abris adéquats, de nourriture, d'eau potable et de soins de santé. MSF a amorcé ses opérations dans le nord-ouest de la RCA en novembre 2005 et y a constamment accru ses activités tout au long de 2006 pour offrir des soins de santé primaire et secondaire à Kabo et ses environs, à Batangafo, à Paoua, à Markounda et à Boguila à ceux qui n'avaient aucun accès aux services de santé de base. En 2006, MSF a exécuté plus de 200 interventions chirurgicales chaque mois. Plusieurs équipes mobiles MSF du secteur ont fourni des soins médicaux à ceux qui avaient trouvé refuge en forêt, réalisant en moyenne 1800 consultations par semaine. Les patients, dont beaucoup sont des enfants de moins de cinq ans, souffrent principalement de paludisme, d’infestations vermineuses, ou d’infections respiratoires aiguës. En automne 2006, la réapparition de violences autour de Paoua, Markounda et Kabo a forcé de nombreuses personnes à se cacher de nouveau en forêt. À la fin d’octobre, le groupe rebelle Union des Forces Démocratiques pour le Rassemblement (UFDR) a lancé une attaque dans le nord-est du pays et a pris le contrôle de Birao, d'Ouanda Djallé et de plusieurs autres villes. Les civils sont demeurés privés d'aide alors que les autorités ont refusé à MSF et à d'autres organismes humanitaires d’accéder à la région. Après que les forces gouvernementales ont repris le contrôle en décembre 2006, les équipes MSF ont par la suite pu évaluer les besoins.
La tuberculose gagne du terrain
Alors que la tuberculose est souvent considérée comme étant une maladie d’une ère révolue en Occident, elle fait de plus en plus de ravages mondialement, en particulier dans les pays en voie de développement ayant des taux de prévalence du VIH élevés. Chaque année, la tuberculose emporte presque deux millions de personnes et près de neuf millions développent la maladie. 450 000 cas additionnels de tuberculose pharmacorésistante sont décelés chaque année. Cette situation terrifiante s’est même détériorée en 2006, lorsqu’une enquête a montré que, parmi 544 patients atteints de tuberculose au Natal Kwa-Zulu (Afrique du Sud), 10% d’entre eux souffraient d’une TB-ER (« TB extrêmement résistante aux médicaments »), une tuberculose résistante aux antibiotiques de première intention ainsi qu’à deux classes de médicaments de deuxième intention. Presque tous ces patients sont décédés, et l’étendue de l’épidémie demeure inconnue. Même aujourd’hui, les médicaments utilisés dans le traitement courant de la tuberculose proviennent des années 1950 et 1960 et le test de dépistage de la tuberculose le plus utilisé, par échantillon d’expectoration, a été développé en 1882, et ne détecte la TB que dans la moitié des cas. Les tests et médicaments antituberculeux existants sont encore moins adaptés pour les personnes également atteintes du VIH/sida bien que la tuberculose soit leur première cause de décès. Autre preuve de cette négligence, entre 1975 et 2004, des 1556 nouvelles entités chimiques lancées sur le marché mondialement, seulement trois nouveaux médicaments ont été créés pour lutter contre la tuberculose. Malgré les quelques initiatives en cours, il faut redoubler d’efforts pour trouver une solution aux répercussions désastreuses de la tuberculose. Aucun des médicaments en cours de développement – bien que prometteurs – ne sera capable d’améliorer drastiquement le traitement contre la TB dans un avenir proche. « Chaque année, la tuberculose détruit des millions de vies à travers le monde » a déclaré le Dr Tido von Schoen-Angerer, directeur de la campagne pour l'accès aux médicaments essentiels menée par MSF. « Les outils dont nous disposons pour la traiter et la diagnostiquer sont lamentablement insatisfaisants et périmés. Et nous ne voyons simplement pas l'indispensable urgence de s’attaquer à la tuberculose. »
Douze ans d'amers conflits en Tchétchénie
Le conflit tchétchène et ses conséquences sur les civils demeurent pratiquement inconnus du reste du monde. Bien que les combats semblent moins intenses, ils ont laissé des cicatrices physiques et mentales sur la majorité des civils vivant au gré des fluctuations cruelles de ce conflit depuis douze ans. La grande majorité des Tchétchènes déplacés en République d’Ingoushie voisine lors des plus durs moments du conflit sont maintenant retournés chez eux. Mais alors que la reconstruction a rapidement pris de l’ampleur au cours des dernières années à Grozny, la capitale tchétchène, et quelques autres villes, des milliers de réfugiés se retrouvent sans foyer à leur retour, et doivent se contenter de misérables conditions de vie dans des centres d’accueil provisoire. Le gouvernement russe a fait la promotion d’une politique de prise en charge croissante de la sécurité par les autorités tchétchènes locales; pourtant violence, enlèvements et abus sévissent toujours. Malheureusement, en 2006, on a aussi constaté une augmentation de la violence dans les républiques voisines d'Ingoushie et du Daguestan, et l'accès à la région reste limité pour les travailleurs humanitaires, les observateurs indépendants et les journalistes. MSF continue de fournir des soins médicaux et psychologiques essentiels aux Tchétchènes les plus vulnérables, dans les centres d’accueil provisoire et les régions rurales appauvries n’offrant pratiquement aucune infrastructure locale de soins de santé. L’état piteux du système de contrôle de la tuberculose de la République est le résultat d’années de conflit. MSF soutient maintenant quatre des cinq centres antituberculeux présents. En 2006, MSF a introduit un programme de chirurgie reconstructive à Grozny, déployant des chirurgiens maxillo-faciaux, vasculaires, et traumatologiques pour aider à réparer les cicatrices laissées par la guerre.
Au Sri Lanka, des civils sous le feu des combattants
alors que l'aide s'y fait rare
Au Sri Lanka, les civils ont été durement frappés par les importants combats qui ont repris en août 2006 entre les forces gouvernementales et les Tigres de libération d'Eelam tamoul (LTTE), particulièrement dans l'est et le nord-est du pays. D’intenses bombardements ont affecté les régions en guerre, menant au déplacement de dizaines de milliers d’individus. D'autres sont piégés et ne peuvent s’échapper. Le degré de violence dirigé envers les civils a augmenté – une réalité brutale soulignée par le meurtre de 17 travailleurs humanitaires d’Action contre la Faim (ACF) début août. Ces massacres se sont produits dans un climat général de suspicion, d'accusations, de restrictions, et de surveillance des ONG, incluant les accusations de politiciens sri lankais et de médias accusant les organismes internationaux de soutenir la révolte tamoule. En conséquence, quelques autorités ont tenté d'expulser ou de limiter les organismes humanitaires d'accéder aux zones de conflit alors même que les hôpitaux dirigés par le Ministère de la Santé imploraient de l'aide extérieure. Comme dans tout conflit armé, les parties en guerre doivent respecter l'indépendance et la neutralité des travailleurs humanitaires pour permettre aux civils de recevoir l'aide d’urgence vitale. Après avoir dû évacuer en octobre, MSF a de nouveau pu offrir ses soins chirurgicaux aux habitants de la ville de Point Pedro au nord-est vers la fin décembre. Mais l'insécurité et les limitations imposées aux organismes humanitaires rendent de plus en plus difficile l’offre d’aide aux populations les plus durement affectées par le conflit, et plusieurs régions, en particulier dans l'est, sont entièrement isolées de l'aide extérieure.
Les stratégies efficaces pour traiter la malnutrition
ne sont pas mises en œuvre
Chaque année, la malnutrition aiguë est directement reliée au décès pourtant évitable de millions d’enfants à l’échelle mondiale. En tout temps, plus de 60 millions d’enfants à travers le monde souffrent de malnutrition aiguë – caractérisée par une soudaine perte de poids ou la maigreur – et risquent fortement de mourir à moins de recevoir des soins spécialisés. On pense souvent que les urgences nutritionnelles sont seulement liées aux situations de conflit ou de déplacement des populations, mais la malnutrition aiguë montre une haute prévalence dans des pays stables sur le plan politique mais ravagés par la pauvreté. Dans de tels contextes, si l’on insiste sur les efforts pour résoudre les problèmes de développement à long-terme, cela se fait aux dépends des besoins immédiats. En dehors de grandes crises humanitaires, les soins ne sont pas disponibles pour traiter ne serait-ce que les cas les plus graves de malnutrition aiguë. En outre, lors de telles urgences, le nombre de patients à soigner dépasse souvent les capacités des centres de nutrition en interne. Néanmoins, de nouvelles stratégies redonnent espoir : il s’agit de traiter de nombreux enfants malnutris qui n’ont pas d’autres complications médicales, chez eux, en employant des aliments thérapeutiques prêts à l’emploi (RUTF), comme la pâte d’arachide Plumpy’Nut. Ce type de produits à forte teneur énergétique, enrichis en nutriments est idéal pour une reprise rapide de poids chez des enfants malnutris ayant peu d’appétit et un petit estomac. De plus, ces stratégies de soins externes permettent de traiter de grands nombres d’enfants. Au cours des deux dernières années, dans ce pays pauvre d’Afrique centrale qu’est le Niger, ce type de traitement pour patients externes basé sur des aliments thérapeutiques prêts à l’emploi a permis à MSF de soigner avec succès plus de 150 000 enfants souffrant de malnutrition modéré et de malnutrition aiguë. De tels produits et stratégies peuvent être adaptées et mises en œuvre par le biais des services de santé nationaux ailleurs, mais ce n’est pas le cas. Alors qu’il est essentiel de poursuivre les efforts pour s’attaquer aux causes sous-jacentes de la malnutrition, il est possible d’offrir, dès aujourd’hui, des soins curatifs simples et efficaces à des dizaines de millions d’enfants qui fortement menacés de mort.



