Les dix crises humanitaires oubliées en 2005 (deuxième partie)

La guerre est officiellement terminée, mais les besoins urgents sont toujours criants au Sud du Soudan
Lorsque le gouvernement du Soudan et l’Armée de libération du peuple soudanais (ALPS) du Sud ont signé une entente de paix en janvier 2005, la plus longue guerre civile de l’Afrique a officiellement pris fin. L’espoir et l’attention médiatique furent, eux, de courte durée. Un an plus tard, les populations les plus touchées par ce conflit long de vingt ans n’ont toujours pas vu leurs piètres conditions de vie s’améliorer. Des urgences médicales récurrentes, des affrontements sporadiques (les plus inquiétants étant dans les régions du Haut-Nil et d’Equatoria occidentale), et le retour possible de nombre de réfugiés dans des régions dotées d’un réseau de santé modeste pour ne pas dire absent signifie que nombre de personnes auront besoin d’aide humanitaire à plus ou moins long terme. En raison de la quasi-absence d’infrastructure, la plupart des gens ont très difficilement accès aux soins de santé et sont lourdement frappés par des maladies pouvant être prévenues par des vaccins, comme la rougeole, et les maladies endémiques traitables, telles que le paludisme et la tuberculose. Plusieurs patients marchent pendant des jours pour se rendre à Akuem, Bahr el-Ghazal, à l’hôpital de MSF, l’un des rares hôpitaux en activité dans toute la province. MSF offre également un traitement contre le kala azar dans la région du Haut-Nil et contre la maladie du sommeil en Equatoria occidentale. De plus, dans une situation où six millions de personnes dépendent largement de l’aide humanitaire pour manger, les familles sont constamment exposées à de graves crises nutritionnelles. En 2005 une sécheresse et le retour de dizaines de milliers de personnes déplacées et de réfugiés provenant des pays voisins ont aggravé la pénurie chronique de nourriture qui règne dans cette région. Au cours de l’année, MSF a traité des milliers d’enfants gravement malnutris dans les régions du Haut-Nil, de Jonglei et du Bahr el-Ghazal. Des centaines de milliers de personnes reviendront au Soudan en 2006, et peu de ressources ont été mises en place pour les aider à reprendre une vie normale. Ce retour ne peut qu’aggraver la précarité de la situation des gens établis dans une région aux ressources déjà surutilisées et aux infrastructures complètement détruites.
Les Somaliens subissent un conflit et des privations sans fin
Depuis 1991, la Somalie est un état dépourvu d’un gouvernement central. Un conflit qui perdure depuis quatorze ans a provoqué l’effondrement des structures de santé publique et la disparition quasi totale des services de santé. Dans la plupart des régions du pays, des groupes armés ont pillé ou gravement endommagé les cliniques et les hôpitaux. Selon les estimations de l’ONU, les effectifs médicaux s’élèvent à quatre médecins et 28 infirmières ou sages-femmes pour 100 000 personnes. Les gens doivent parfois se déplacer sur une distance de plus de 800 kilomètres pour atteindre l’un des rares centres de santé. Les conséquences de cette situation sont catastrophiques : la malnutrition, l’extrême pauvreté et la sécheresse ne constituent que quelques-unes des épreuves qui affligent les Somaliens. L’absence de pluie l’an dernier, qui a causé l’une des plus graves sécheresses ayant frappé le pays en douze ans, pourrait précipiter, dans le Sud, près de deux millions de personnes dans une grave pénurie de nourriture au cours des six prochains mois. Les organisations d’aide humanitaire qui choisissent d’œuvrer en Somalie se font rares en raison de la violence généralisée et de la complexité de la structure des clans, et les services médicaux gouvernementaux étant absents, la population a désespérément besoin d’aide. MSF œuvre dans ce pays depuis 1986 et fournit une assistance d’urgence dans les régions les plus touchées du Sud et du Centre de ce pays. En plus de fournir des services de soins primaires, les équipes de MSF font des interventions chirurgicales, traitent la tuberculose et le kala azar, dispensent des soins pédiatriques et gèrent un programme de nutrition thérapeutique pour les enfants gravement malnutris. Toutefois, malgré l’aide dispensée, les besoins demeurent encore énormes et des milliers de Somaliens meurent chaque jour, victimes d’un désastre oublié.
Les Colombiens pris dans un étau de violence et de terreur
L’année 2005 a vu peu de changements pour les Colombiens aux prises avec le conflit civil qui sévit dans leur pays depuis 40 ans. Sur fond de trafic de drogue et de lutte pour le contrôle des ressources naturelles, les forces militaires gouvernementales, les groupes paramilitaires et les guérilleros armés s’affrontent depuis des décennies, terrorisant et ciblant les civils, tant dans les régions rurales qu’urbaines. La violence est toujours la première cause de décès dans le pays et plus de trois millions de personnes ont dû fuir leur foyer. La Colombie enregistre maintenant le troisième taux le plus élevé de personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays (PDIP) au monde, après le Soudan et la République démocratique du Congo. Plusieurs de ces PDIP recherchent la sécurité et l’anonymat parmi les masses qui peuplent les bidonvilles aux marges des villes importantes, où la pauvreté, les maladies et la violence règnent. Ne serait-ce que durant les six premiers mois de 2005, jusqu’à 62 000 personnes ont été déplacées, ce qui représente une augmentation de 10 % comparativement à l’année précédente. Plus récemment, des équipes de MSF en place à Cordoba et à Norte de Santander ont fourni une assistance d’urgence aux personnes touchées par les attaques et par les déplacements qui s’en sont suivis. Des groupes armés de tous les camps exploitent, comme stratégie de guerre, les civils en situation de déplacement. La violence continue, les exécutions et les enlèvements sont sources de nombreux déplacements et causent un stress psychologique paralysant. Bien que les déplacés soient sensés avoir accès aux soins médicaux et aux avantages sociaux qu’offre le gouvernement colombien, la peur et le manque d’information font que nombre d’entre eux évitent de s’inscrire auprès des autorités et demeurent donc privés d’assistance. Afin de soulager un peu de cette souffrance, MSF offre des services de santé essentiels à Caqueta, Chocó, Cordoba, Sucre, Bolivar, Nariño, Norte de Santander, Tolima, Cundinamarca et Bogotá. De plus, des cliniques mobiles permettent d’atteindre les populations des régions éloignées.
L’insécurité aggrave une situation déjà désespérée dans le Nord de l’Ouganda
Depuis près de vingt ans, la population du Nord de l’Ouganda est victime de conflits terribles, notamment des attaques perpétrées par l’Armée de résistance du Seigneur (LRA) et des déplacements imposés par le gouvernement. Aujourd’hui, plus de 1,6 million de personnes, soit près de 80 pour cent de la population du Nord, ont été déracinées et forcées à se rendre dans des camps qui offrent une fausse sécurité et très peu d’assistance. Alors que le taux de décès causés par la violence continue d’augmenter, nombre de personnes meurent de maladies évitables, comme le paludisme, les infections respiratoires et les diarrhées. La plupart des personnes déplacées installées dans les camps des communautés comme Gulu, Lira, Pader, Kitgum, Apac et Katakwi sont dans des conditions déplorables et survivent à peine, et la pénurie chronique de nourriture et d’eau potable leur imposent un lourd tribut. Les familles luttent pour composer avec le stress infligé par la guerre, les déplacements, la pauvreté, tandis que la prévalence de maladies comme le VIH/sida menacent de détruire tout le tissu social. De violentes embuscades tendues aux civils et travailleurs humanitaires dans les districts de Kitgum et de Pader en fin 2005 ont semé la terreur chez les gens et aggravent la situation désespérée que vivent des centaines de milliers de personnes. En réponse aux assassinats, MSF a exhorté en novembre toutes les parties au conflit à respecter la sécurité des civils, leur droit de circuler ainsi que l’autonomie et la sécurité des travailleurs humanitaires. Les équipes médicales de MSF en place dans le Nord ont continué de fournir des secours d’urgence tout en déclarant qu’elles réduiraient davantage l’aide dispensée aux personnes déplacées, déjà largement insuffisantes, si la situation d’insécurité persistait.
La crise s’aggrave en Côte d’Ivoire
La guerre qui s’est déclarée en 2002 en Côte d’Ivoire a provoqué la mort de milliers de civils et forcé des centaines de milliers de résidents désespérés à fuir leur village. Elle a détruit le gagne-pain de nombreux paysans, gravement atteint le système de santé du pays et privé de soins primaires et de nourriture nombre des Ivoiriens les plus vulnérables. La violence a éclaté une fois de plus en novembre 2004 et en février 2005, augmentant les nombres de victimes et de déplacés. Le long de la ligne de près de 1900 km séparant le Nord du Sud du pays et surveillée par les forces françaises et onusiennes, les civils font face à la menace constante de violences. La récente mise sur pied d’un gouvernement de transition suscite certains espoirs mais n’entraîne aucun répit immédiat pour des dizaines de milliers de personnes atteintes de maladies traitables comme le paludisme et la rougeole. MSF mène des programmes médicaux de part et d’autres du front et est le seul à fournir des soins primaires et secondaires gratuits dans nombre de régions. Dans les hôpitaux de Bouaké, Man et Danané, et dans les centres de santé et les cliniques mobiles de Bangolo, Kouibly, Guiglo et Bin Houin, MSF offre des soins médicaux essentiels, dont des consultations pédiatriques, des soins d’urgence, des soins obstétriques et gynécologiques et des interventions chirurgicales. Les cliniques mobiles qui interviennent à l’ouest du pays apportent des soins aux personnes vivant dans des régions plus isolées. Le paludisme constitue une énorme menace partout dans le pays et MSF a traité plus de 70 000 cas en 2005. En raison de l’éclatement des familles et de l’afflux de soldats, nombre de femmes et de jeunes filles sont davantage exposées aux violences sexuelles et aux grossesses non désirées, à la prostitution et aux maladies sexuellement transmissibles (MST). Les équipes de MSF qui travaillent à l’ouest de la Côte d’Ivoire ont décelé des taux de MST alarmants, un des nombreux problèmes de santé affectant les Ivoiriens. Ces équipes ont également initié des programmes de traitement du VIH/sida et de la tuberculose, en collaboration avec les autorités nationales.



